Editions sauvages sur Canal Alpha

A l’occasion de la première Journée de la lecture à voix haute, Canal Alpha est venu parler avec nous : interview




L'amoureuse


Quand les ai-je rejoints ? Il m'a fallu quitter cette maison où j'étais trop bien nourrie. Le temps n'existait pas. Il se dissipait dans le raffinement de musiques plurielles. En suffoquant, je décidai de fermer cette parenthèse. "Quand on aime, il faut partir" dit le poète. Où aller ? Les phénomènes de migrations prenaient de l'ampleur. Le flot des gens qui voulaient se réfugier au milieu du monde a été commenté de long et en large par les médias. Images en boucle de colonnes infinies, comme celles de ces jeunes gens coincés par la montée des eaux. Je ne sais plus quand il m'a demandé si Ambre et Ruben sonnaient bien ensemble. J'ai répondu que oui. La suite m'a révélé une joie dévorante et des saisons ignorées jusque-là. Je ne pouvais plus rester. Profanés par les multiples outrages, mes sens demeuraient profondément aiguisés, voire exacerbés. Cette découverte me laissait entrevoir des perspectives glissantes. Lorsque j'ai couché avec lui, il n'a plus désiré ses autres compagnes. Elles me regardaient en chien de faïence. 

Après tout, je vais mieux. Il n'y a plus de sons discordants. Vous ne me croirez sans doute pas, mais je suis amoureuse. Il fallait garder ce rêve intact. Alors pourquoi ne pas rejoindre cette cohorte d'inconnus fuyant les pluies ? Ceux-là avaient déjà parcouru des milliers de kilomètres. Il me suffisait de prendre un train, remonter la côte. Après, il y aurait bien une voiture ou un bus pour me rapprocher et s'il fallait marcher seule pendant quelques jours, tant mieux ! Quand il faut se ressaisir, marcher, ne plus penser qu'on aime, surtout ne pas se laisser gagner par la pente. Avancer pas à pas, seul remède qui calme l'esprit sans engendrer la dépendance. 

J'ai laissé ces mots sur son bureau, où il m'avait prise pour la première fois: "Je suis une pute, j'ai toujours voulu l'être et tu le sais bien". Pourquoi l'ai-je écrit. Certes, il n'ignorait rien de mon passé. Voulais-je le blesser ? Je doutais moi-même de ce que j'avais voulu dire. Un cri, une angoisse ? Ne pas rester à sa merci. Où les ai-je rejoins ? Je me sentais impuissante seule avec mon instrument de bois roux pour m'isoler de la joie féroce des
gentils. L'amant perdu occupe encore ma pensée. Toute ma concentration cherche l'éloignement et je n'arrive pas à m'en défaire.

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série d'été Eaux vives

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